> Le serpent aux mille coupures

Après le très opaque, très bon, et très gros Citoyens clandestins, DOA revient en Série Noire avec Le serpent aux mille coupures, roman court, sec, efficace et douloureusement direct. De ce côté-là, l’auteur reste fidèle à lui-même, tant les situations décrites dans ses textes précédents tapaient en frontal, sans le moindre début de scrupule. Passé par le technothriller pur jus et le polar fantastique [Les fous d'avril et La ligne de sang, les deux au Fleuve Noir], DOA prolonge le travail commencé avec Citoyens Clandestins et inscrit son nouveau roman dans la même veine réaliste brutale.
Ici, plus question de sombres agences de renseignements adeptes du coup fourré [encore que], place à l’aventure linéaire, celle d’un mystérieux motard en cavale, qui met précisément le doigt (et le flingue) où il ne fallait pas. Point de départ rocambolesque qui handicape d’entrée de jeu le roman par son côté trop gros pour être honnête. Laissons toutefois à la littérature le privilège de proposer des situations réalistes irréalistes, et accordons à DOA le bénéfice du doute. Au fil des pages, on constate qu’on a bien fait. Si le style tâtonne au début, le livre trouve rapidement sa vitesse de croisière et déroule son scénario avec constance. On s’en était rendu compte en lisant ses anciennes productions, mais l’auteur n’a pas son pareil pour attraper son lecteur par le col et le forcer à veiller tard. Allez, un dernier chapitre, après on éteint. Talent manifeste encore accentué par la vitesse de l’histoire, l’ampleur des personnages et la violence grandissante des événements. Tout commence à quelques kilomètres de Moissac. Un agriculteur tente de mener sa barque au milieu des persécutions des collègues. Il a quand même le tort d’être noir, marié à une blanche, et dans certains bleds bien de chez nous, ça ne passe pas. Aussi quand un justicier local aussi convaincu qu’abruti fait un raid nocturne contre les vignes du nègre, on se dit d’entrée de jeu que ça risque de dégénérer. Et effectivement. Arrive une voiture. À son bord, trois hommes, venus ici pour finaliser un deal de drogue censé marquer le début d’une fructueuse collaboration entre colombiens et napolitains. C’est là qu’intervient un mystérieux motard, à moitié inconscient en bord de route, tombé au mauvais endroit, au mauvais moment. Blessé, mais pas manchot, le motard se débarrasse rapidement du sale type décidé à éliminer tout témoin gênant — et des deux autres dans la foulée, le tout sous les yeux du justicier vengeur qui n’en mène pas large. Avec trois cadavres sur les bras, le motard ne se pose pas trop de questions, enfourche sa moto, fait quelques kilomètres et atterrit chez le noir en question, la famille Petit, où il va se terrer après avoir enfermé l’homme, sa femme et leur fille. Pendant ce temps, une deuxième voiture s’approche du lieu de rendez-vous. Ses occupants sont en retard, ils ont bien fait. Et quand ils découvrent le massacre, ils paniquent. Que faire ? Avertir les patrons, cacher les corps, se planquer ? Et comment expliquer la tuerie ? Très mauvais pour le commerce, tout ça. D’autant que l’un des cadavres n’est autre que le fils d’un parrain colombien, et que son père n’est pas célèbre pour son sens de l’humour. Bref, cet imbroglio international démarre mal. Surtout qu’avec tous ces gendarmes qui patrouillent à la recherche d’un motard en cavale, ça ne simplifie pas franchement les règlements de compte…
Froid, direct, douloureux et terriblement bien mené, Le serpent aux mille coupures fait partie des romans qu’on dévore sans jeter un seul coup d’oeil à l’horloge murale. DOA dépasse rapidement l’aspect abracadabrantesque du postulat de départ et se concentre sur l’essence même du bon bouquin : des personnages taillés à la serpe, acerbes et inquiets, dont l’existence de papier acquiert une impressionnante présence. Gendarmes, truands, trafiquants, tueurs, gardes civils, paysans et victimes, tous possèdent cette petite étincelle de vie capable de convaincre les lecteurs les plus réticents. À ce titre, Le serpent aux mille coupures est un modèle du genre. Une littérature immédiate qui tape là où ça fait mal, ne lésine pas sur l’injustice et évite scrupuleusement tout manichéisme. Conçu comme une sorte de parenthèse après Citoyens clandestins, le roman ne fait pas l’impasse sur l’intelligence, et son côté résolument réaliste n’allège pas franchement l’horreur ambiante. Ça tombe bien, on lit justement DOA pour ça. Solide sens narratif, solide structure, solides personnages, Le serpent aux mille coupures ne décevra personne. Avec — ah tiens — une petite surprise finale dont on dira rien ici.
mars 9th, 2009 at 13:10
[...] juste cohérent avec notre monde – normal. Peut-être, de prime abord, peut-on trouver que le « point de départ rocambolesque handicape d’entrée de jeu le roman par son côté trop gros pou…» – mais le penser, c’est manquer de lucidité. Nous y sommes. Tout simplement. C’est [...]